Theology

La fidélité ne se mesure pas à l’urgence

Une Église qui réagit rapidement à chaque controverse ne fait que l’écho à la culture, et non à la Parole de Dieu.

Un sablier couché sur le côté, avec des fleurs qui poussent à l'intérieur.
Christianity Today May 14, 2026
Illustration d'Elizabeth Kaye / Sources des images : Getty, Unsplash

Une déclaration tombe un mardi. Je ne me souviens pas de quel mardi. Il y en a eu beaucoup comme celui-là. Une nouvelle éclate : une fusillade. Une décision de la Cour suprême. La chute d’un pasteur. En quelques heures, Internet est pleinement éveillé.

Bientôt, les déclarations apparaissent. Les positions sont annoncées. Les silences sont répertoriés. Les lignes sont tracées. Dès le mercredi matin, le tri est déjà fait : les justes d’un côté, les complices de l’autre. La semaine suivante, l’algorithme est passé à autre chose, laissant derrière lui les débris habituels : des amitiés tendues, des nuances écrasées, et le goût amer d’avoir accompli quelque chose qui ressemblait à de la fidélité sans en avoir vraiment la sensation.

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La plupart d’entre nous ont probablement vu cette scène se répéter mille fois. En tant que pasteur, je l’ai observée de très près. J’ai participé à des réunions où l’équipe pastorale se demandait si nous devions publier une déclaration dans les 48 heures suivant une controverse nationale ou une tragédie. Ce n’est pas que nous manquions de convictions, mais nous savions que quoi que nous disions serait examiné pour ce qu’il ne dirait pas.

On commence alors à comprendre que l’horloge ne mesure pas vraiment le temps ; elle mesure la suspicion. J’ai vu des chrétiens réfléchis, attachés à la Bible et en quête de l’Esprit, réduire le discernement à la vitesse d’un cycle d’actualité. Je l’ai fait moi-même. J’ai confondu l’urgence avec l’obéissance, laissant l’horloge décider quand parler et la foule décider quoi dire. Mais un jour, j’ai ouvert ma Bible à Exode 34 et j’y ai rencontré un Dieu dont le comportement, selon sa propre description, est lent.

Imaginez la scène un instant. Moïse a déjà vu des plaies engloutir un empire. Il a vu la mer se fendre puis se refermer. Il est monté sur une montagne enveloppée de nuages et de tonnerre. Et pourtant il demande encore davantage :

« Fais-moi voir ta gloire » (Ex 33.18).

C’est l’une des prières les plus audacieuses de l’Écriture. Et ce qui se produit ensuite n’est pas ce à quoi nous pourrions nous attendre. Il n’y a ni tempête, ni tremblement de terre, ni démonstration cosmique destinée à submerger les sens. Dieu répond par une déclaration. Il passe devant Moïse et proclame son nom :

« L’Éternel, l’Éternel, Dieu compatissant et miséricordieux, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité » (Ex 34.6).

Si vous lisez la Bible assez longtemps, vous remarquez quelque chose. Israël revient sans cesse à ce moment-là. Cette phrase résonne dans les Psaumes, puis chez Jonas, Joël, Nahum et Néhémie. Chaque fois que le peuple a besoin de se souvenir de qui est Dieu, il revient ici. Et l’une des premières choses que Dieu dit de lui-même est qu’il est lent à la colère.

L’expression hébraïque est : erekh appayim, qui signifie littéralement « long de narines ». L’image est concrète, profondément humaine. Le Dieu d’Abraham se présente comme quelqu’un qui prend une longue respiration avant de répondre, qui inspire lentement quand d’autres s’embraseraient de colère.

Le spécialiste de l’Ancien Testament Paul R. House a écrit que cette description de Dieu peut servir de clé d’interprétation pour toute l’histoire de l’Ancien Testament. Une fois qu’on l’a remarqué, on voit ce motif partout. Les siècles qui séparent la promesse du Messie de la venue du Christ ne sont pas un vide. Ils sont la longue patience d’un Dieu qui formait un peuple et construisait une lignée pour faire naître son Oint, au lieu de simplement éteindre un incendie.

Pris entre la promesse et son accomplissement, le prophète Habacuc s’est écrié :

« Jusqu’à quand, ô Éternel ? » (Hab 1.2).

Et Dieu a répondu par quelque chose qui ressemble presque à une contradiction :

« Si la vision tarde, attends-la ; elle s’accomplira certainement, elle ne tardera pas » (Hab 2.3).

Dans The Justification of God, le théologien John Piper remarque que la patience de Dieu n’est pas une faiblesse mais une puissance. Celui qui pourrait mettre fin à l’histoire à tout moment choisit de ne pas le faire, et ce choix révèle quelque chose de son caractère.

Le théologien japonais Kosuke Koyama a longuement médité cette réalité et en est arrivé à une conclusion désarmante :

« L’amour a sa propre vitesse. C’est une vitesse spirituelle. Elle est différente de la vitesse technologique à laquelle nous sommes habitués… Elle avance à trois miles à l’heure. »

Trois miles à l’heure, c’est l’allure d’un être humain qui marche sur une route. De Nazareth à Capernaüm, il y a environ 42 kilomètres. À ce rythme, il faut un peu plus d’une journée de marche pour parcourir cette distance. Jésus a emprunté ce chemin. Mais dans ses déplacements, il était rarement pressé. Il s’arrêtait pour les interruptions. Des gens touchaient son manteau. Un inconnu criait son nom au bord du chemin, et il le guérissait.

Koyama appelait cela « le Dieu à trois miles à l’heure ».

Cette expression visait à critiquer un monde enivré par la vitesse technologique. Mais elle s’applique tout aussi fortement à l’Église. Comme je l’ai mentionné, nous avons construit une culture ecclésiale qui suppose que plus c’est rapide, plus c’est fidèle, et que celui qui parle le premier remporte la victoire.

Pourtant, le Dieu qui a prononcé l’univers à l’existence a choisi d’arriver comme un bébé dans un village occupé et de passer trente ans dans l’obscurité avant de prononcer une seule parole publique.

Il existe un mot pour ce genre de lenteur au cœur de Galates 5. Lorsque l’apôtre Paul énumère le fruit de l’Esprit, le mot qu’il utilise pour « patience » est makrothumia. C’est un mot composé qui signifie quelque chose comme « longanimité », la capacité de prendre beaucoup de temps avant que la flamme n’apparaît.

Paul aurait pu choisir un autre terme. Le grec possède hupomonē, qui signifie persévérance dans l’épreuve. Mais il a choisi le mot qui décrit la patience envers les personnes.

La patience est une discipline. Elle ne doit pas être confondue avec la passivité, la lâcheté ou l’absence de conviction. Elle est simplement le refus de laisser celui qui provoque déterminer la vitesse de la réponse. Autrement dit, c’est la décision de s’embraser au bon moment, de la bonne manière et pour la bonne raison.

La réaction à chaud récompense l’immédiateté et présente la réaction comme du courage. Mais la makrothumia attend.

Dans Galates, Paul ne décrit pas cette lenteur comme un trait de personnalité. C’est un fruit — ce qui signifie qu’il pousse lentement et silencieusement avec le temps. Le Saint-Esprit produit la patience comme des racines qui se répandent dans la terre. Et elle est destinée à se répandre à travers nous vers une société qui en a désespérément besoin.

Ce besoin n’est toutefois pas nouveau. Beaucoup d’entre nous connaissent l’histoire de la femme surprise en adultère et traînée devant Jésus (Jean 8.1-11). La foule était rassemblée. Les chefs religieux voulaient un verdict de Jésus — et ils le voulaient rapidement.

Cette urgence était fabriquée, conçue pour forcer une réponse rapide sous pression. Condamner la femme et paraître juste, ou faire preuve de miséricorde et sembler tolérant envers le péché.

Mais Jésus se pencha simplement et écrivit dans la poussière. L’évangéliste ne nous dit jamais ce qu’il écrivait. Les commentateurs se le demandent depuis des siècles. Mais peut-être que le silence est précisément le message.

Quand Jésus parla finalement, les mots furent simples :

« Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre » (v. 7).

Alors les accusateurs partirent — les plus âgés d’abord, puis les autres. La femme resta debout devant la seule personne qui avait le droit de la condamner. Et il ne le fit pas.

Ici, la patience ressemble à la présence la plus puissante dans la pièce qui refuse de laisser la foule fixer les règles. Des siècles plus tard, le thérapeute familial Edwin Friedman donnerait un langage à ce type de dynamique. Après avoir étudié des familles, des congrégations et des organisations, Friedman a observé que l’anxiété se propage rapidement dans un environnement, et qu’une fois répandue, le groupe s’oriente autour des voix les plus réactives.

Son remède n’était pas le retrait, mais ce qu’il appelait une « présence non anxieuse — et parfois même provocante ». En d’autres termes, le groupe avait besoin de quelqu’un qui reste connecté à lui tout en refusant d’être gouverné par la volatilité environnante.

Quand on lit les Évangiles avec cette idée en tête, certaines scènes prennent un autre relief : Jésus endormi dans la barque tandis que les disciples paniquent. Jésus silencieux devant Pilate pendant que la foule crie. Et bien sûr, Jésus écrivant dans la poussière pendant que les pharisiens exigent un verdict.

Dans chaque situation, il est pleinement présent, mais pas contrôlé par l’anxiété qui l’entoure.

Le prophète Ésaïe résume cette attitude :

« C’est dans la tranquillité et la confiance que sera votre force » (És 30.15).

Mais nos vies ne sont pas seulement personnelles ; elles sont aussi culturelles. Dans son livre *The Prophetic Imagination*, le théologien Walter Brueggemann avertit que notre culture de consommation déprécie la mémoire et ridiculise l’espérance — « ce qui signifie que tout doit être enfermé dans le présent », soit avec urgence, soit pour l’éternité, comme si le monde actuel était notre seule réalité.

Lorsque l’Église adopte ce rythme, elle ressemble à la culture qui l’entoure. Ce qui paraît être du courage devient en réalité une conformité aux exigences de vitesse de l’algorithme et au désir de verdict de la foule.

La philosophe française Simone Weil a écrit un jour que « la forme la plus rare et la plus pure de générosité est l’attention ». Prêter attention signifie laisser une question ouverte assez longtemps pour que la vérité puisse arriver.

Le discipulat fonctionne de la même manière. Des chrétiens capables de patience, capables de porter la tension sans se replier dans des réflexes tribaux, ne se forment pas du jour au lendemain. Ils sont façonnés lentement, dans des communautés où le désaccord ne brise pas immédiatement les relations.

L’Écriture le sait depuis toujours. On le voit non seulement dans les silences de Dieu, mais aussi dans le veilleur qui attend le matin et dans le fermier qui attend la moisson.

Le fruit ne pousse pas selon le calendrier de l’anxieux.

Il pousse dans l’obscurité, patiemment, à la vitesse des racines.

Thomas Anderson est pasteur chargé de la formation de disciples à l’église Grace Community Church.

Traduit par Jonathan Nabié

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