Elon Musk est peut-être la figure la plus clivante de notre société polarisée — ou du moins le seul rival crédible de Donald Trump pour ce titre.
Pour annoncer la couleur d’emblée, je ne suis pas admirateur. Mais la lecture de Muskism: A Guide for the Perplexed, de Quinn Slobodian et Ben Tarnoff, m’a inspiré un respect réticent pour les réalisations bien réelles de Musk. Tandis que le capital-risqueur Marc Andreessen proclamait que « le logiciel dévore le monde », Musk a pris un virage vers la fabrication de fusées, de voitures, de robots, de tunneliers et d’implants cérébraux. Son impressionnante capacité à produire des objets concrets, le distingue de la plupart des autres géants de la tech.Mus
Slobodian et Tarnoff se montrent eux aussi critiques, mais ils démontrent que le « muskisme » façonne notre économie comme le fordisme a structuré l’industrialisation américaine au XXe siècle. Derrière les provocations en ligne de Musk se cache une méthode qu’il vaut la peine de comprendre.
Cependant, il faut aussi reconnaître qu’à côté de ses succès indéniables, cette méthode porte en son cœur une hérésie. En tant que chrétiens, nous n’attendons pas un « techno-roi » titre officiel de Musk chez Tesla mais un Messie dont le royaume n’est pas de ce monde.
L’ouvrage Muskism s’ouvre sur son chapitre le plus faible, qui examine les motivations ayant conduit le grand-père maternel de Musk à émigrer en Afrique du Sud, laissant entendre qu’Elon partagerait le racisme de son ancêtre. Bien que les auteurs reconnaissent que Musk entretient une relation « conflictuelle » avec son pays natal et qu’il a été « aliéné par le machisme dominant dans la société blanche sud-africaine », ils affirment néanmoins : « L’Afrique du Sud de l’apartheid a été le berceau du muskisme. »
Ce chapitre repose largement sur des spéculations concernant son enfance et étant donné que Musk a obtenu un passeport canadien et quitté le pays à 17 ans pour éviter le service militaire, il semble injustifié de lui imputer les maux de l’apartheid.
Les trois chapitres suivants sont plus solides. Ils retracent les débuts de la carrière de Musk et identifient les traits clés de son modus operandi.
Premièrement, lorsque l’éclatement de la bulle Internet a conduit les entreprises technologiques à consolider leurs marchés pour devenir rentables, Musk a « pris la direction opposée ». Il a investi les millions tirés de la vente de sa première start-up dans la fabrication de fusées et la colonisation de Mars. On ne bouleverse pas les industries aérospatiale et automobile en développant simplement de nouveaux logiciels ; il faut résoudre des défis complexes d’ingénierie et de logistique. Mars n’est pas encore une réalité, mais SpaceX a drastiquement réduit le coût de lancement des satellites et réussi à transporter des astronautes là où des géants historiques comme Boeing ont échoué de manière embarrassante.
Deuxièmement, alors que la rhétorique libertarienne domine la Silicon Valley, Musk collabore volontiers avec l’État et tire souvent profit de la fourniture d’infrastructures publiques. Il a lui-même souligné comment l’investissement public crée des opportunités de profit privé, établissant un parallèle entre les entreprises technologiques ayant bénéficié de la recherche militaire fédérale à l’origine d’Internet et les entreprises aérospatiales profitant des travaux de la NASA.
SpaceX a démarré en exécutant des contrats gouvernementaux, et Tesla a survécu à des périodes difficiles grâce à un prêt public important. Bien que ce prêt ait été remboursé par anticipation, Tesla a continué de bénéficier d’incitations fédérales réduisant le coût des voitures électriques, tandis que SpaceX a prospéré grâce aux contrats de la NASA et à la vente de son service Internet Starlink à des gouvernements comme à des particuliers.
Les États-Unis et d’autres gouvernements paient désormais les entreprises de Musk pour une forme de « souveraineté en tant que service », de la même manière qu’ils recourent à des sociétés militaires privées comme Blackwater ou à Palantir pour l’analyse des données. En 2025, xAI a signé un contrat de 200 millions de dollars pour fournir au gouvernement américain un accès à Grok, son outil d’intelligence artificielle. Le muskisme ne cherche pas à s’affranchir de l’État ; il cherche le profit.
Troisièmement, le muskisme combine des principes issus du développement logiciel avec une intégration verticale dans un modèle que les auteurs qualifient de « fordisme allégé ». La Silicon Valley, terre du « avancer vite et casser des choses », a donné à Musk l’expérience de l’itération rapide et de l’apprentissage par l’échec. Comme il l’a déclaré à propos de SpaceX : « Si nous ne faisons pas exploser des moteurs, c’est que nous ne travaillons pas assez dur. » Il a également adapté certains éléments de la production « lean » de Toyota afin de fournir un retour rapide aux ingénieurs de Tesla.
Ce qui distingue le muskisme, c’est la combinaison de l’expérimentation rapide propre aux méthodes agiles avec l’intégration verticale défendue par Henry Ford. Si cette approche n’a pas toujours réussi chez Ford, la mondialisation des années 1990 a favorisé des chaînes d’approvisionnement « juste-à-temps » pour réduire les coûts. Musk a pris le contrepied de cette tendance en internalisant davantage la production.
Au lieu d’externaliser les batteries électriques, par exemple, il a construit des « gigafactories » pour produire les composants des Tesla. Dans un contexte de tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, de retour des droits de douane et de perturbations liées au COVID-19, cette stratégie s’est révélée prévoyante.
La seconde moitié de l’ouvrage explore ce que les auteurs appellent le « tournant cyborg » de Musk : son intérêt croissant pour les réseaux sociaux, culminant avec le rachat de Twitter (devenu X), ses travaux sur l’IA et les interfaces cerveau-machine, ses inquiétudes face au « virus mental woke », son enthousiasme pour les cryptomonnaies et son rôle dans le programme DOGE de Donald Trump. Mais parler de « tournant » masque la continuité entre ses différentes facettes : le « Musk carbone » et le « Musk cyborg » procèdent d’une même logique.
Au cœur du muskisme se trouve une réponse aux incertitudes du monde contemporain : pour obtenir la sécurité, il faut contrôler les infrastructures essentielles, voitures, usines, fusées, Internet, réseaux sociaux, intelligence artificielle. Si les mauvaises personnes en prennent le contrôle, les conséquences peuvent être catastrophiques ; il faut donc s’assurer que les bonnes personnes en disposent.
Mais cette approche ne remet pas fondamentalement en cause la dynamique de centralisation. Une réponse plus radicale aux risques liés à notre dépendance à des infrastructures fragiles consisterait à accepter nos limites de créatures et à promouvoir des systèmes décentralisés et résilients. Le muskisme, lui, aspire à un « mode Dieu », un pouvoir total et centralisé. Comme le notent les auteurs, plutôt que de chercher à sortir de la matrice, Musk veut la contrôler.
On peut entrevoir une voie alternative : des batteries et panneaux solaires largement diffusés pourraient renforcer la résilience énergétique, et la promesse initiale des cryptomonnaies reposait sur des échanges de pair à pair. Pourtant, Tesla — ou tout pirate — conserve le contrôle de ses véhicules et peut surveiller les conducteurs. Quant aux cryptomonnaies, elles restent vulnérables à la manipulation, notamment par des figures influentes comme Musk.
Twitter en est un exemple frappant. Frustré par la diffusion du « virus mental woke », Musk n’a pas quitté la plateforme : il a choisi de la contrôler. Certes, l’entreprise connaissait déjà de nombreux problèmes, et il l’a peut-être rendue plus rentable, mais il est difficile d’affirmer que X soit devenu un espace de dialogue civilisé. Le problème fondamental n’est pas l’algorithme, mais l’échelle.
Musk a adopté une approche similaire avec l’IA. Il a cofondé OpenAI par crainte des dangers d’une intelligence artificielle incontrôlée. Lorsqu’il en a perdu le contrôle, il a lancé Grok. Mais concevoir une IA fiable et orientée vers la vérité s’avère aussi difficile que gérer un réseau social à grande échelle au service de la vérité.
Les auteurs recensent plusieurs erreurs de Grok, notamment lorsqu’il s’est identifié à « MechaHitler ». Musk lui-même reconnaît qu’il est « étonnamment difficile » de guider l’IA entre des extrêmes opposés — peut-être même impossible.
Slobodian et Tarnoff observent qu’une manière de sécuriser un système consiste à l’isoler des réseaux (« air gap »). Musk privilégie systématiquement l’option inverse : prendre le contrôle lui-même.
Cette mentalité a guidé les efforts du programme DOGE pour centraliser les données gouvernementales. Pourtant, comme le soulignent les auteurs, « les silos ne sont pas nécessairement une mauvaise chose… Les barrières peuvent servir de garde-fous contre les abus et la surveillance ». Même lorsqu’il semble fonctionner, le muskisme produit des systèmes hypercentralisés, vulnérables aux abus de pouvoir et aux crises imprévues.
Pour Musk, Mars représente une échappatoire en cas d’échec terrestre. Cela peut sembler irréaliste, mais il est peut-être plus facile d’aller sur Mars que de construire une société harmonieuse ou une IA véritablement orientée vers la vérité. Pour le reste d’entre nous, il est utile de mieux comprendre ce « techno-roi » qui façonne notre monde, et Muskism constitue une introduction perspicace, malgré ses défauts.
Les auteurs cèdent parfois à des insinuations ou reprochent à Musk des éléments hors de son contrôle. Ils critiquent ses prises de position en Europe sans reconnaître que l’immigration et la baisse de la natalité posent de véritables défis politiques. Ils ignorent aussi que Musk n’est pas responsable des échecs des élites ni des frustrations populistes croissantes en Occident.
Ces limites rappellent qu’il ne faut pas se laisser distraire par les provocations et les excentricités de Musk. Le muskisme est — et restera, une idéologie influente. Les chrétiens peuvent en reconnaître les réussites tout en rejetant son erreur fondamentale.
Notre espérance ne réside pas dans l’accès à un « mode Dieu » ni dans le contrôle des plateformes essentielles. Si nous plaçons notre espérance dans le retour du Roi entré à Jérusalem sur un âne, nous serons libérés pour aimer notre prochain sans être obsédés par l’avenir ou par les nouveaux Hérode qui prétendent régner. Certains d’entre nous pourront même imaginer des formes de transport, d’énergie et de communication profondément décentralisées, conviviales et porteuses de rédemption.
Jeffrey Bilbro est professeur d’anglais au Grove City College et rédacteur en chef de Front Porch Republic. Son ouvrage le plus récent est *Words for Conviviality: Media Technologies and Practices of Hope.
Traduit par Jonathan Nabié