Aux premières heures du 24 mars, Sunday Bobai Agang dormait dans sa maison à Jos, la capitale de l’État du Plateau au Nigeria, lorsque quatre hommes ont fait irruption chez lui et l’ont enlevé.
Ils l’ont forcé à marcher pendant dix heures dans la brousse avant de le retenir dans une grotte isolée. La deuxième nuit, ils ont parcouru une longue distance jusqu’à une autre grotte. Agang se souvient avoir eu froid — il ne portait qu’un T-shirt — et avoir souffert, après s’être cogné la jambe contre un rocher et avoir marché sur une épine durant le trajet.
Les bandits ont exigé une rançon de 50 millions de nairas (37 000 dollars), mais ils l’ont finalement libéré le 27 mars après que sa famille leur a versé 5 millions de nairas (environ 3 700 dollars), une somme empruntée à des amis.
Agang, un théologien nigérian de premier plan, a été autrefois recteur du séminaire théologique de l’Evangelical Church Winning All (ECWA) à Jos et est aujourd’hui président du conseil d’administration de cette dénomination. Auteur prolifique, il a également écrit pour Christianity Today.
Agang s’est entretenu avec CT au sujet de ses interactions avec ses ravisseurs, de l’augmentation des enlèvements dans le pays et des moyens par lesquels l’Église peut accompagner les familles des victimes. Cet entretien a été édité et abrégé pour plus de clarté.
Qu’avez-vous pensé pendant votre enlèvement ? Aviez-vous peur ?
La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est que j’allais vivre ce que d’autres ont déjà enduré. J’ai senti que Dieu avait permis que cela arrive parce qu’il voulait que je revienne avec un message.
J’ai vu la main de Dieu sur moi : les ravisseurs m’ont apporté de l’eau à boire et ont été amicaux avec moi. Ils m’ont promis de ne pas me tuer si la rançon était payée.
Quand j’ai entendu la somme de 50 millions de nairas, j’ai perdu tout espoir. Je pensais qu’il valait mieux mourir que de payer une telle somme. Ma famille devrait emprunter énormément d’argent. Et même si elle le pouvait, où trouverait-elle une telle somme en espèces ?
Mais mes ravisseurs ont refusé de me tuer. Ils ont dit que ce n’était pas encore mon heure de mourir. Ils voulaient simplement que je travaille pour leur obtenir l’argent de la rançon.
Ils étaient tous des éleveurs peuls et possédaient un fusil AK-47. Ils m’ont demandé d’appeler ma femme pour lui communiquer le montant de la rançon. J’ai également appelé l’un des responsables de ma dénomination, l’ECWA. Je lui ai expliqué ma situation et lui ai demandé de mobiliser des prières pour moi.
J’ai été encouragée de savoir que des chrétiens priaient pour moi.
Qu’avez-vous appris sur les ravisseurs à travers vos échanges avec eux ?
Quand l’un des ravisseurs a commencé à me raconter son histoire, j’ai eu l’impression de découvrir une autre dimension du peuple peul.
Il m’a dit que ses parents étaient morts en lui laissant 70 têtes de bétail, mais que l’armée nigériane était venue chez eux et avait emporté tout le troupeau. Ils se sont retrouvés sans rien pour survivre.
Un deuxième ravisseur a raconté une expérience similaire. Il a dit que l’armée était venue, avait tué ses parents, certains de ses frères et sœurs, puis avait emporté 80 têtes de bétail, le laissant sans rien.
Ils m’ont expliqué qu’ils ne s’adonnent pas aux enlèvements des gens par choix, mais parce que c’était le seul moyen de survivre.
Il a également affirmé que les Peuls ne sont pas considérés comme de véritables citoyens du pays, car beaucoup les voient seulement comme des bandits ou des membres de Boko Haram. Par conséquent, ils ne peuvent pas aller en ville comme les autres Nigérians.
Il a ajouté que si j’avais un emploi à lui proposer, il préférerait travailler.
Dieu m’a vraiment envoyé pour écouter ces histoires. J’ai appris à éviter les conclusions simplistes sur le conflit entre éleveurs peuls et agriculteurs, comme si tout était uniquement religieux.
En tant que chercheur, je crois que Dieu m’a donné un nouvel angle de recherche. Les ravisseurs m’ont même indiqué où je pourrais obtenir plus d’informations, car de nombreux Peuls sont en prison.
Je veux travailler avec deux chercheurs qui se concentrent sur l’évangélisation des Peuls afin de voir comment je peux contribuer à leur travail. J’ai besoin de prière et de sagesse.
CT a rapporté le cas du pasteur Audu Issa James, mort dans une cachette de ravisseurs même après le paiement d’une rançon de 5 millions de nairas. Comment l’Église nigériane peut-elle accompagner les familles des victimes d’enlèvement ainsi que les victimes elles-mêmes ?
Lorsque les ravisseurs sont venus chez moi, ils ont brisé les fenêtres et fracassé les portes principales. L’Église a immédiatement conduit ma famille dans un hôtel pour leur sécurité. J’étais très heureux d’entendre cela.
Cependant, notre dénomination a une politique : l’Église ne paie pas de rançon. J’ai été la première personne directement concernée par cette politique.
Il est vrai que certaines familles ne retrouvent même pas le corps de leurs proches — même après avoir payé des rançons de plusieurs millions. Mais nous devons toujours nous rappeler que tout ce qui arrive est permis par Dieu.
L’année dernière, dans mon village de Kafanchan, dans l’État de Kaduna, le mari d’une femme a été enlevé. Ses ravisseurs l’ont tué même après que sa famille a payé la rançon.
Quand je suis retourné à Kafanchan après ma libération, cette femme est venue me voir. Je ne savais même pas que son mari avait été tué.
Elle m’a dit quelque chose qui m’a profondément marqué :
« Si Dieu n’avait pas prévu que mon mari meure ainsi, il ne serait pas mort. »
Nous n’avons pas toujours besoin de chercher des mots pour les consoler. Nous devons simplement aller vers eux et les écouter.
Personne ne peut prétendre savoir exactement comment les réconforter ou les aider à traverser une telle épreuve. Il leur est très difficile de continuer à vivre normalement. Ils ont besoin de plus que ce que nous pouvons leur donner — et Dieu donnera toujours à son peuple ce dont il a besoin.
L’Église pourrait également offrir un processus de guérison des traumatismes pour les victimes d’enlèvement. J’ai eu la chance que ma fille organise une telle session pour notre famille. Cela a été très utile.
Cela nous a aidés à comprendre ce que nous avons vécu et à réfléchir à cette expérience.
Selon Amnesty International, 1 100 enlèvements ont eu lieu entre janvier et avril cette année. Comment voyez-vous cette crise au Nigeria ?
Le problème du Nigeria, c’est le péché : le péché de la corruption, de la malhonnêteté, de la jalousie et de l’avidité.
Mon expérience a confirmé que le conflit est grave dans ce pays et que nous continuerons à souffrir. Nous continuerons à traverser ces épreuves tant que nous ne ferons pas face à la réalité du péché.
Nous devons aussi parler de la réalité de ce que nous sommes. Comment aider les gens à reconnaître qu’ils sont des êtres humains créés à l’image de Dieu ?
La question est celle de la dignité humaine — la dignité de ces bandits, la dignité de ces ravisseurs. Comment pouvons-nous continuer à les voir comme des êtres humains et trouver des moyens de leur faire réaliser cette vérité ?
D’après mes conversations avec les ravisseurs que j’ai rencontrés, ils n’ont pas perdu cette conscience. Ils croient encore qu’ils sont des êtres humains et que nous le sommes tous.
L’Église doit commencer à s’exprimer sur les problèmes et les défis auxquels ce pays est confronté. Nous devons demander aux politiciens, qui ont reçu la responsabilité de gouverner, de se concentrer sur la reconstruction de ce pays.
L’Église doit aussi mettre de l’ordre dans sa propre maison. Il est regrettable qu’avec tous les problèmes du Nigeria, l’Église continue parfois à adopter des modes de vie nuisibles, comme l’immoralité et la prédication de l’évangile de prospérité.
Nous devons affronter la réalité du péché dans l’Église et dans la société.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis l’enlèvement. Comment êtes-vous revenu à une vie normale après cette expérience traumatisante ?
Dieu a transformé cette expérience terrifiante pour sa propre gloire.
Il y a eu des célébrations lorsque les gens ont appris ma libération. Même aujourd’hui, des personnes continuent d’appeler simplement pour remercier Dieu et le célébrer.
Récemment, ma famille et moi sommes retournés dans notre maison à Kafanchan. Plusieurs veuves et orphelins sont venus nous voir pour remercier Dieu d’avoir répondu aux prières et de m’avoir libéré.
Des prières ont été faites pour moi dans toute l’Afrique et sur d’autres continents. Dieu est vraiment intervenu.
Ma satisfaction est que les gens rendent gloire et honneur à Dieu.
Maintenant, je dis souvent que j’ai obtenu un certificat de « l’université des ravisseurs ».
Traduit par Jonathan Nabié