Le 27 février, le gouvernement pakistanais a déclaré une guerre ouverte au gouvernement taliban en Afghanistan. Depuis, des frappes aériennes massives ont fait des centaines de morts. Pour comprendre les dimensions politiques et religieuses du conflit, The Bulletin s’est entretenu avec l’avocat spécialisé en droits humains et ancien diplomate Knox Thames. Voici des extraits édités de leur conversation dans l’épisode 260.
Comment cette guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan a-t-elle commencé ?
Il est profondément ironique que les Pakistanais se plaignent de terroristes venant d’Afghanistan, car lorsque les États-Unis étaient présents, les Pakistanais figuraient parmi les plus grands soutiens des talibans et d’autres extrémistes opérant contre ce que nous tentions d’établir — un gouvernement démocratique respectant les droits des femmes et des minorités. Le Pakistan a été le premier pays à célébrer la chute du gouvernement afghan et le retour des talibans.
C’est aussi tragique, car ce sont deux pays pauvres confrontés à de nombreux défis. Le fait qu’ils échangent des bombes plutôt que des biens et des services signifie simplement que le Pakistanais moyen et l’Afghan moyen continueront de souffrir.
Comme le gouvernement taliban n’a pas de relations internationales, l’Afghanistan est resté assez isolé, le Pakistan étant sa seule ouverture vers le reste du monde. La ligne Durand, où les combats ont récemment éclaté, est une frontière coloniale tracée arbitrairement à travers des groupes de population autrefois unis. Il existe un conflit historique sur l’emplacement réel de la frontière entre ces deux pays, et ces affrontements ont progressivement augmenté jusqu’à présent.
Le Pakistan possède des armes nucléaires. Il dispose d’une force aérienne moderne. Il a affronté l’Inde récemment, donc militairement, il n’y aurait pas de compétition. Mais comme nous l’avons appris à nos dépens, les talibans et les groupes terroristes opérant en Afghanistan ne jouent pas selon les mêmes règles. Il leur serait très facile d’infiltrer le Pakistan pour déclencher des explosions et des attentats-suicides dans des lieux gouvernementaux sensibles. Cela pourrait être une phase terrifiante de ce conflit si des esprits plus calmes ne prévalent pas.
Le Ramadan pourrait être un outil pour aider à la désescalade. C’est la période la plus sainte de l’année pour les musulmans, une foi partagée des deux côtés de la frontière. Il existe des leaders islamiques opposés à cette violence extrême, qui promeuvent la paix. Leur donnera-t-on une tribune ? Seront-ils autorisés à prêcher un retour à l’introspection et à la prière ? Nous espérons cela plutôt qu’une escalade vers un conflit plus large avec des missiles volant dans toutes les directions.
Ce conflit est-il lié à ce que nous voyons actuellement en Iran, ou est-il totalement distinct ?
Ce qui se déroule entre le Pakistan et l’Afghanistan constitue un univers propre d’histoire, d’ethnies entremêlées et de frontières tracées par les Britanniques lorsqu’ils étaient la puissance coloniale.
Deux éléments communs existent : premièrement, une communauté terroriste radicale opérant dans les trois pays et prête à utiliser une violence extrême contre ceux qui pensent, prient ou croient différemment. Deuxièmement, la volonté des gouvernements de se rapprocher de certaines de ces factions et de les utiliser comme moyen de projeter leur puissance dans d’autres pays, comme le fait le Pakistan en Inde, ou comme l’Afghanistan l’a fait contre les États-Unis. Voilà le fil conducteur.
Les talibans voient le monde à travers un prisme religieux. « Taliban » signifie « retour à l’éducation islamique ». C’est le cadre dans lequel ils opèrent, une application très étroite de la charia. C’est ainsi qu’ils gouvernent à l’intérieur du pays et qu’ils interagissent à l’international.
Le Pakistan n’est pas très différent. Il est plus laïque, mais une forte tendance à l’extrémisme islamique est imbriquée dans le gouvernement et les lois, influençant également la manière dont le pays agit sur le plan national et international. Ce sont deux faces d’une même pièce, jouant le même jeu avec ces acteurs non étatiques, et tous deux en paient un prix élevé.
Vous mentionnez le Ramadan. Quel est le paysage religieux du Pakistan ?
Le Pakistan est un pays extrêmement diversifié de 250 millions d’habitants. Il est majoritairement musulman, mais cela cache une diversité interne beaucoup plus grande au sein de l’islam, majoritairement sunnite, avec différentes branches ou sectes.
Il existe également une importante communauté musulmane chiite ainsi que divers groupes hétérodoxes comme la communauté ahmadie, qui se considère musulmane.
En outre, on y trouve une communauté chrétienne, une communauté sikhe et une communauté hindoue, avec en plus une diversité ethnique. Les questions de persécution religieuse constituent une réalité constante dans la vie quotidienne des minorités religieuses dans ce pays.
Vous avez écrit sur un homme nommé Shahbaz Bhatti. Pourquoi les chrétiens devraient-ils le connaître ?
Shahbaz Bhatti était un héros de la foi chrétienne et un patriote pakistanais. C’était un ami à moi, et il y a 15 ans ce mois-ci, il a été tué par les talibans pakistanais pour avoir dénoncé la lourde loi sur le blasphème du pays. Il était prêt à tout sacrifier pour la cause de la liberté religieuse.
Il a eu le courage de défendre sa propre communauté chrétienne persécutée, mais aussi les hindous, les sikhs et d’autres groupes persécutés.
Le Pakistan possède la pire loi sur le blasphème au monde. Elle permet à des individus de porter une accusation de blasphème, passible de la peine de mort. Une fois l’accusation formulée, la police est tenue d’arrêter l’accusé. Cela déclenche une procédure judiciaire qui peut durer des années.
Actuellement, au moins 400 personnes sont détenues sous des accusations de blasphème. Il y a en réalité plus de musulmans que de non-musulmans en détention, car cette loi n’a aucun garde-fou.
Des concurrents commerciaux peuvent accuser quelqu’un de blasphème afin de le faire emprisonner ou juger pour sa vie. Ils peuvent ainsi s’approprier ses biens, sa maison ou son entreprise. Mais les minorités, notamment les chrétiens et les hindous, sont encore plus vulnérables, car elles ne bénéficient pas du soutien d’une large communauté.
Lorsqu’une accusation de blasphème survient, une foule est généralement incitée à la violence. Des maisons sont incendiées, des églises détruites, la victime est arrêtée, tandis que les meneurs des attaques ne le sont pas.
Selon mes recherches, le Pakistan compte plus de personnes détenues pour blasphème que tous les autres pays réunis, multiplié par trois. C’est un cancer qui ronge le cœur du pays. En raison des actions extrêmes des terroristes pour défendre cette loi, comme l’assassinat de Bhatti et d’autres dirigeants, les responsables politiques ont littéralement peur d’y toucher.
Le parlement pakistanais réserve des sièges aux minorités religieuses, mais les postes ministériels restent très rares.
Bhatti avait suffisamment d’habileté politique pour se rendre indispensable au parti au pouvoir. Il a mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans la rue pour réclamer l’égalité des droits et la fin des discriminations fondées sur la religion ou l’origine. Le président Zardari et son épouse l’ont remarqué, l’ont invité à rejoindre leur programme politique et l’ont finalement intégré au gouvernement. Ce fut un exploit politique impressionnant.
Bhatti a utilisé cette position pour défendre la liberté religieuse, s’opposer à la loi sur le blasphème et critiquer les politiques de son propre gouvernement de l’intérieur.
Je me souviens avoir traversé l’un des quartiers les plus riches d’Islamabad, où, au milieu, le long d’un canal de drainage, se trouvait un village chrétien. C’était le seul terrain qu’ils pouvaient se permettre, vivant dans des habitations précaires. Beaucoup de chrétiens étaient à l’origine des Dalits à l’époque coloniale et se sont convertis, ce qui implique une discrimination à la fois raciale et religieuse.
Pendant son mandat, Bhatti a contribué à faire adopter une loi imposant que 5 % des emplois publics soient réservés aux minorités. Sans cela, elles étaient souvent reléguées à des travaux comme le nettoyage des rues ou des égouts.
Grâce à ce plaidoyer, davantage de chrétiens et d’hindous ont pu accéder à des emplois qualifiés et améliorer leurs conditions de vie. Le Pakistan est un pays difficile pour tous, mais particulièrement pour les chrétiens et autres minorités. La discrimination, la violence et l’environnement juridique sont extrêmement oppressants.
Les États-Unis ont travaillé au Nigeria pour aider les chrétiens opprimés. Voyez-vous une réponse similaire au Pakistan ?
La première administration Trump, sous laquelle j’ai travaillé, a désigné le Pakistan comme un pays particulièrement préoccupant (CPC), comme cela a été récemment fait pour le Nigeria. C’était la première fois qu’une administration le faisait, et c’était nécessaire depuis longtemps.
Je me suis rendu à Islamabad pour négocier avec les autorités pakistanaises afin de les aider à sortir de cette liste. Malheureusement, l’administration Biden n’a pas poursuivi cet effort.
Ce qui est préoccupant dans la seconde administration Trump, c’est que lorsque le secrétaire d’État Marco Rubio a rencontré des responsables pakistanais, il a uniquement évoqué un accord sur les minerais rares, sans mention des persécutions.
Quelles sont les préoccupations de la diaspora chrétienne pakistanaise ?
De nombreux chrétiens pakistanais ont fui vers la Thaïlande ou le Sri Lanka, où ils peuvent entrer sans visa. Mais une fois sur place, ils se retrouvent bloqués.
D’importantes communautés chrétiennes pakistanaises y vivent en marge de la société, espérant être réinstallées au Canada, aux États-Unis ou en Europe.
Ils sont extrêmement vulnérables. Une génération entière d’enfants est privée d’éducation. Même s’ils ne font pas face à la menace directe de terroristes, ils sont exposés à d’autres dangers, notamment la traite des êtres humains et l’exploitation des enfants.
L’Église au Pakistan est l’une des plus éprouvées mais aussi des plus fidèles que j’ai vues. Lorsque nous parlons de sauver les chrétiens persécutés, nous devons penser à eux.
Lorsque nous parlons de persécution religieuse, nous devons l’aborder de manière globale. En tant que chrétiens, nous défendons toute personne persécutée, qu’elle soit chrétienne ou non.
En Afghanistan, la petite Église existante fonctionne dans la clandestinité. C’est l’un des endroits les plus dangereux au monde pour se convertir : si cela est découvert, la mort est presque certaine.
Nous devons prier pour la paix dans ces deux pays, car de nombreuses vies innocentes sont actuellement en danger.
Traduit par Jonathan Nabié