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10 millions de chrétiens risquent l’expulsion sous l’administration Trump

Une nouvelle étude révèle que les projets visant à expulser les immigrés sans papiers pourraient concerner plus d’un chrétien évangélique sur vingt aux États-Unis.

Migrant family praying at US border

Une famille de migrants équatoriens prie en attendant d’être appréhendée par une patrouille frontalière américaine en juin 2024.

Christianity Today April 1, 2025
Brandon Bell / Getty Images

Lors de sa dernière étude biblique, avant que le gouvernement ne l’oblige à quitter les États-Unis, le pasteur Eduardo Martorano a demandé à ses fidèles de prendre soin de sa bibliothèque.

Originaire du Venezuela, il avait constitué une impressionnante collection de livres au cours de ses études théologiques dans un séminaire du Michigan, puis durant ses premières années de ministère. Il appelait cette bibliothèque « un trésor ». Lorsqu’en 2021, l’Iglesia La Vid — une petite église hispanophone située à Laredo, au Texas — l’a invité à en devenir le pasteur, il a traversé tout le pays avec ses précieux ouvrages.

Mais le 29 janvier dernier, jour de son anniversaire, le pasteur a appris que l’administration Trump avait annulé le statut de protection temporaire (Temporary Protected Status, ou TPS) — le programme d’immigration qui lui permettait, à lui et à sa femme, de vivre aux États-Unis et de servir une église — pour près de 350 000 Vénézuéliens. Ils avaient deux mois pour partir volontairement, selon le langage des avocats, sous peine d’être expulsés.


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Les Martorano et leurs quatre jeunes enfants ont donc organisé en urgence un départ vers l’Europe. Ils ont rempli les valises, organisé un vide-grenier et mis leur voiture en vente sur Facebook. Le pasteur n’a emporté que dix livres, pour la plupart des volumes d’auteurs anglais du 17e siècle. Le reste, y compris son précieux exemplaire de 3 000 pages de la « Dogmatique réformée » d’Herman Bavinck, est resté derrière lui.

Leur départ illustre ce que les églises américaines risquent de perdre alors que le nouveau président met en œuvre ce qu’il appelle « la plus grande opération d’expulsion de l’histoire des États-Unis », qui devrait toucher des milliers de chrétiens.

Selon une nouvelle étude du Center for the Study of Global Christianity du Gordon-Conwell Theological Seminary, environ un chrétien sur douze aux États-Unis est soit menacé d’expulsion, soit vit avec une personne qui l’est. Plus d’un évangélique sur dix-huit pourrait être concerné par ces expulsions massives.

Parmi les nombreux décrets signés par le président lors de son premier jour de second mandat figure une mesure sur la sécurité des frontières, demandant aux agences de « procéder sans délai à l’expulsion de tout étranger en infraction avec la loi fédérale ». Une formulation qui fait écho aux engagements précédents de Trump en faveur de l’expulsion de tous les immigrés sans papiers.

Si elle allait jusqu’au bout, cette politique impliquerait de rassembler et d’expulser quelque 14 millions de personnes — une population équivalente à celle de l’agglomération urbaine autour de Kinshasa et Brazzaville et supérieure à celle de toute la région française d’Île-de-France. Les experts jugent ce scénario peu probable sans les milliards de dollars supplémentaires que les républicains au Congrès cherchent à obtenir pour intensifier les expulsions.

Mais si l’administration y parvient, les États-Unis perdront des millions de chrétiens.

L’étude de Gordon-Conwell, soutenue par la National Association of Evangelicals, la Conférence des évêques catholiques des États-Unis et World Relief, s’appuie sur des données issues de plusieurs sources, dont l’American Community Survey et le Pew Research Center. Elle montre qu’à la fin de 2024, plus de 10 millions de chrétiens vivant aux États-Unis étaient sans papiers ou disposaient d’un statut légal susceptible d’être révoqué par l’administration.

Le président a déjà mis fin à plusieurs programmes spéciaux permettant à plus de 750 000 migrants de vivre et de travailler légalement aux États-Unis — y compris le TPS pour les Vénézuéliens comme Martorano, et les permis humanitaires pour d’autres pays.

Les migrants dans le monde comptent une très forte proportion de chrétiens. Les démographes affirment qu’ils contribuent à freiner la sécularisation dans des pays comme les États-Unis et le Canada.

« Ce que dit ce rapport est de notoriété publique. Ou du moins, cela devrait l’être », déclare Todd Johnson, codirecteur du Center for the Study of Global Christianity et l’un des auteurs du rapport. Mais « l’Église et la société ont besoin de rappels réguliers de qui sont réellement les immigrés ».

Selon l’étude, plus de 75 % des immigrés menacés d’expulsion aux États-Unis sont chrétiens. À mesure que les arrestations d’immigrés sans casier judiciaire se multiplient, la souffrance des églises de migrants ne cesse de croître.

Au cours des deux derniers mois, des agents ont arrêté des responsables de louange et des implanteurs d’églises. Certains immigrés sans papiers ont été interpellés le dimanche à la sortie du culte.

Les églises hispaniques pourraient être particulièrement touchées. Environ 80 % des immigrés sans papiers aux États-Unis viennent d’Amérique latine. Selon certaines estimations, jusqu’à une église protestante hispanique sur quatre aurait un pasteur ou des membres pouvant être expulsés.

« Les politiques d’expulsions massives de l’administration, et le soutien du Congrès à celles-ci, équivalent en réalité à une stratégie de déclin pour les églises », affirme Walter Kim, président de la National Association of Evangelicals.

Mais l’expulsion n’est pas le seul moyen de perdre des fidèles. La peur d’être arrêtés pousse certains croyants à rester chez eux et à ne plus se rendre à l’église. Elle pousse aussi certains immigrés à quitter le pays de leur propre initiative.

L’administration Trump a mené une campagne active pour inciter des millions d’immigrés à se retirer d’eux-mêmes. Elle a financé des publicités à la télévision et à la radio leur demandant de « partir maintenant » sous peine d’être arrêtés. Une application, conçue à l’origine pour encadrer l’entrée légale des immigrés dans le pays, a même été détournée pour leur permettre d’informer le gouvernement de leur départ.

Dans le cas de Martorano, il ne voulait pas rester un jour de plus après le 2 avril, date d’expiration de son TPS et de celui de sa femme. Même sans expulsion, dépasser ce délai les aurait exposés à une interdiction de retour de dix ans.

Mais où aller ?

Le Venezuela n’était « pas une option », affirme Martorano. Malgré la déclaration de la secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem selon laquelle « des améliorations notables » permettraient aux ressortissants de rentrer, le rapport du gouvernement lui-même décrit le pays comme en crise, en proie à des violations des droits humains, à la pauvreté généralisée et à l’insécurité alimentaire.

La mère de Martorano, toujours au Venezuela, l’a supplié au téléphone : « Mon fils, je t’en supplie, ne reviens pas. Ne viens pas. »

Ils ont envisagé de vivre au Mexique, près de la frontière, pour pouvoir rouler jusqu’à leur église de Laredo, où sont nés trois de leurs quatre enfants. Mais le délai pour obtenir un visa était trop long.

Ils ont donc opté pour l’Europe. Martorano, ordonné dans l’Église presbytérienne d’Amérique (PCA), a indiqué qu’ils vivraient en Italie pendant un an. Ensuite, il espère demander un visa de travail religieux pour revenir et reprendre son poste de pasteur (comme beaucoup d’autres secteurs aux États-Unis, les églises manquent de personnel).

Mais les politiques migratoires du gouvernement sont devenues imprévisibles. Quelques jours seulement après l’arrivée de la famille Martorano en Europe, un juge fédéral de San Francisco a suspendu la décision présidentielle visant à révoquer les protections contre l’expulsion accordées aux Vénézuéliens. Parallèlement, Martorano a entamé une demande de résidence permanente, mais il a appris que l’administration aurait discrètement mis en pause certaines procédures de délivrance de carte verte.

« On ne sait pas ce qui va se passer », dit-il en espagnol, lors d’un appel Zoom depuis Madrid.

Sur le papier, il est toujours le pasteur de l’Iglesia La Vid — seul membre salarié de l’église. La congrégation de 57 membres, presque entièrement mexicano-américaine, soutient financièrement la famille Martorano durant leur séjour à l’étranger. Elle a aidé à payer les billets d’avion et les frais de déménagement.

Pour l’instant, La Vid prévoit de survivre grâce à une rotation de prédicateurs invités jusqu’au retour de la famille. L’église en a déjà fait l’expérience : elle avait perdu son précédent pasteur à cause d’un cancer et avait mis deux ans à en retrouver un avec l’arrivée de Martorano.

L’étude de Gordon-Conwell souligne que la répression migratoire de l’administration Trump « pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour certaines communautés. Dans certains cas, si le pasteur est expulsé, l’église pourrait ne pas être en mesure de trouver un nouveau responsable ». 

La PCA s’interroge sur la meilleure façon de soutenir ses églises qui comptent des membres sans papiers. En février, la dénomination a présenté des excuses après que son ministère auprès des réfugiés et immigrés a publié des informations destinées aux migrants concernant leurs droits et la manière de se protéger face aux agents d’immigration — une pratique devenue courante dans les églises immigrées à travers le pays.

Lors de son dernier dimanche à La Vid, Martorano a dit aux fidèles que Dieu était le véritable pasteur de cette église. Qu’il prend soin de ses brebis. Que tout irait bien.

« Ils étaient très, très tristes », confie-t-il néanmoins. « C’est un coup dur pour l’église. »

Martorano affirme ne pas être en colère ni amer. Il donne un sens à leur situation en s’appuyant sur l’insistance des églises réformées sur la souveraineté divine. « C’est Dieu qui décide de toutes choses », assure le pasteur.

Sa vision est née de son propre parcours. Martorano s’est converti au Venezuela à l’âge de 30 ans, après avoir vu le film Fireproof et avoir ressenti un désir inexplicable de lire la Bible.

Il a été surpris quand le Puritan Reformed Theological Seminary de Grand Rapids l’a accepté en master avec une bourse complète. Et il était tout aussi inattendu que l’Iglesia La Vid l’appelle depuis le Michigan pour devenir son pasteur il y a trois ans.

Bien sûr, il est dévastateur de devoir abandonner toutes ses affaires et tout ce que l’on a construit pendant neuf ans, reconnaît Martorano. Mais « quand Dieu envoie des afflictions, c’est pour que nous désirions la cité céleste, non ? Pour que nous ne soyons pas trop à l’aise dans ce monde. »

La vie chrétienne, dit Martorano, est une histoire de rédemption. Il aime rappeler aux gens que « l’Évangile est une bonne nouvelle qui commence par une mauvaise nouvelle ».

Andy Olsen est rédacteur responsable à Christianity Today.

Traduit par Camille Westphal Perrier pour Infochrétienne et révisé par Christianity Today

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