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La vie compliquée d’une enseignante chrétienne dans une école musulmane du Kenya

Sween Ambeyi ne peut pas être vue en train de lire la Bible, mais elle ne veut pas se retrouver sans emploi.

Muslim pupils studying at the Ganjoni Primary School in Mombasa, Kenya.

Des élèves musulmans étudient à l'école primaire de Ganjoni à Mombasa, au Kenya.

Christianity Today September 3, 2025
Andrew Kasuku/Contributeur/Getty

À l’école primaire de Bil el Burbur, dans le comté de Wajir, au Kenya, Sween Ambeyi, 35 ans, s’assoit à même le sol brûlant et désigne un petit tableau noir accroché à un acacia derrière elle. Devant elle, 16 élèves musulmans de cinquième – 6 filles et 10 garçons – sont assis séparément. Bien qu’elle porte le hijab, Ambeyi est chrétienne, tout comme quatre Kényans sur cinq selon le recensement de 2019.

Même si la Constitution du Kenya garantit la liberté religieuse, Ambeyi ne peut pas pratiquer ouvertement sa foi à Wajir en raison de la pression communautaire. Les responsables musulmans l’obligent à porter le voile. « C’est obéir ou perdre son travail », explique-t-elle. « Quand tu te couvres comme les femmes, ils te considèrent comme l’une de leurs filles. Sinon, on te frappera pour avoir porté une jupe ou une robe. »

Elle doit également cacher sa lecture de la Bible. « J’ouvre ma bible sur mon téléphone et je prie en silence », confie-t-elle à Christianity Today. « C’est ma seule option. »

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Ambeyi est également victime d’intimidation et de harcèlement. Les responsables locaux interdisent aux non-musulmans de toucher le Coran. Les étudiantes et les collègues enseignants se moquent d’elle parce qu’elle n’a pas subi d’excision, une pratique courante dans la région.

Elle ne peut pas non plus contredire ou punir les garçons. « Même si un élève masculin a tort, je dois me taire, car il rentrera chez lui et reviendra avec sa mère. » Dans cette culture, les mères défendent farouchement leurs fils. « Elles déclenchent elles-mêmes des conflits avec les enseignants », ajoute-t-elle.

Pourtant, démissionner n’est pas une option. Être sans emploi serait pire encore, et reprendre des études pour changer d’orientation lui prendrait des années.

Diplômée en 2019, Ambeyi craignait de ne pas trouver d’emploi. Sur les conseils d’une amie, elle a cherché du travail dans les comtés majoritairement musulmans du nord-est du Kenya, où les écoles peinent à recruter à cause de l’instabilité liée au groupe terroriste Al-Shabaab. (En avril 2025, ce groupe a tué cinq personnes et a déjà pris pour cible des enseignants par le passé.) C’est ainsi qu’elle est arrivée à Wajir un an plus tard.

« Vous savez, la vie dépend des finances », explique-t-elle.

Elle a d’abord accepté un poste temporaire à l’école primaire de Machesa, pour un salaire mensuel de 10 000 shillings kényans (77 dollars américains), tout en postulant à des emplois permanents dans des écoles publiques. Elle espérait acquérir suffisamment d’expérience à Machesa pour obtenir un emploi avec un salaire stable et des perspectives de promotion. Quatre ans plus tard, le gouvernement l’a affectée à Bil el Burbur, une école plus reculée, mais mieux rémunérée (34 000 shillings mensuels, soit 264 dollars américains), qui accueille 300 élèves pour seulement quatre enseignants. En attendant de pouvoir être mutée plus près de sa région d’origine, dans l’ouest du Kenya, Ambeyi  doit se fondre dans la communauté musulmane locale.

Le chômage massif des enseignants au Kenya pousse des chrétiens comme Ambeyi à travailler dans des écoles hostiles à leur foi. La moitié des enseignants qualifiés sont sans emploi, malgré le manque criant de personnel dans certaines régions, notamment près de la frontière somalienne. Beaucoup évitent ces zones à majorité musulmane à cause des menaces terroristes, ce qui accroît la concurrence ailleurs. Selon Julius Ogamba, secrétaire kényan à l’Éducation, la crise du chômage découle d’une répartition inégale des enseignants entre les comtés. Des salaires insuffisants, la lenteur administrative et l’ inadéquation entre les spécialités populaires parmi les enseignants du secondaire (comme les sciences humaines) et les matières recherchées (comme les sciences dures) aggravent la crise et l’épuisement professionnel.

Les médias accusent aussi la bureaucratie et la corruption. Des politiciens contourneraient la Commission du service des enseignants (TSC) pour attribuer les postes à leurs proches ou les vendre au plus offrant.

Même après leur diplôme et le stage obligatoire d’un an, les nouveaux enseignants doivent souvent passer par des postes temporaires ou dans des écoles privées avant d’espérer un emploi public permanent – sans aucune garantie. En 2024, la TSC a suscité la polémique pour ne pas avoir garanti de postes permanents aux enseignants stagiaires, les obligeant à postuler à nouveau. 

Certains enseignants affirment que leurs collègues ont eu recours à la corruption des responsables de la TSC pour obtenir une affectation. Ceux qui n’y ont pas recours, comme Ambeyi, se retrouvent poussés par le besoin à accepter des emplois dans des écoles aussi désespérées qu’eux.

Ambeyi espère être mutée dans une zone à majorité chrétienne. Mais Burton Wanjala, enseignant depuis cinq ans dans une région majoritairement musulmane, affirme que la chose est loin d’être simple. Il a essayé plusieurs fois, sans succès. Il explique que les directeurs d’école ne peuvent approuver les transferts que sous l’une des trois conditions suivantes : raisons médicales, remplacement ou raisons de sécurité. Un médecin doit recommander un transfert médical. Le remplacement nécessite un échange de poste avec un enseignant volontaire d’une autre école. Les raisons de sécurité nécessitent une menace claire, comme lorsque le meurtre d’enseignants non locaux par Al-Shabaab a entraîné un exode massif d’enseignants en 2014 ou lorsque le gouvernement a rappelé tous les enseignants non locaux en 2020.

Wanjala affirme que les directeurs d’école qui autorisent les mutations trouvent rarement des remplaçants en raison de la pénurie d’enseignants dans la région ; ils sont donc enclins à refuser d’approuver ces changements. Mais, ajoute-t-il, « vous pouvez soudoyer les supérieurs hiérarchiques à la Commission des services aux enseignants, et vous recevrez une lettre de mutation directement sans passer par le directeur. »

La TSC impose aux nouveaux enseignants de rester au moins cinq ans dans leur premier poste avant de demander un transfert. Ambeyi n’en a accompli que deux. Elle connaît des collègues qui ont réussi à partir plus tôt. Mais en tant que chrétienne, Ambeyi refuse de verser un pot-de-vin et de simuler une maladie. En attendant, elle prie pour qu’Al-Shabaab ne l’attaque pas.

« Je sais qu’un jour, Dieu ouvrira une porte et me permettra de revenir enseigner dans ma région », dit-elle. « En attendant, je dois continuer à me faire à la situation, tant que je ne n’ai pas de problèmes avec la communauté musulmane somalienne. »

Traduit par Mélanie Boukorras pour Infochrétienne.

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