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L’Église tunisienne tente de tenir ferme

Les héritiers spirituels de Tertullien sont sous pression. 

Two young Tunisian women walk in the traditionally decorated narrow streets of Tunis.
Christianity Today April 29, 2025
SOPA Images / Getty

Il y a près de quinze ans, les appels tunisiens en faveur de la démocratie avaient résonné à travers tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, renversant des dictateurs et insufflant aux citoyens un nouvel élan de liberté.

La semaine dernière, un tribunal tunisien a condamné près de quarante responsables politiques, médiatiques et économiques à des peines de prison considérés comme une menace. Certains ont été lourdement sanctionnés, avec des peines allant jusqu’à soixante-six ans de réclusion.

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Dans la capitale, les quelque 120 membres de l’Église Réformée de Tunisie (ERT) se rassemblent dans un sanctuaire installé dans un quartier fait de maisons de style colonial français, au fond d’une cour ornée de bougainvilliers.

Les parcours sont variés. L’un d’eux, ancien astrologue, a vu toute sa cosmologie bouleversée après avoir lu la Bible ; il a demandé à être baptisé et dirige aujourd’hui la liturgie lors des cultes. Une autre a découvert le christianisme en ligne, en a parlé à sa mère et a fait face à sa désapprobation. Plusieurs années plus tard, celle-ci a fait un rêve où Jésus lui est apparu et l’a exhortée à lire la Bible. À son réveil, elle a obéi et confessé sa foi en Christ. Une autre encore est une jeune Tunisienne, ancienne communiste après avoir rejeté l’islam, qui a ressenti le besoin de trouver un but supérieur ; elle a été récemment baptisée.

Cependant, la majorité des fidèles de cette église vieille de 143 ans vient d’Afrique subsaharienne : certains sont étudiants à Tunis, d’autres ne font que passer avant de rejoindre l’Europe. Quelques expatriés américains et canadiens assistent aussi aux cultes dominicaux.

Certains Tunisiens considèrent le christianisme comme une force étrangère, contraire au mode de vie tunisien. L’ironie est que des chrétiens vivaient sur l’actuel territoire tunisien dès les premières décennies suivant la Résurrection, même si le parcours précis de l’Évangile dans la région reste incertain.

Le célèbre apologète chrétien Tertullien, né à Carthage en 160, a établi des doctrines fondamentales de l’Église qui ont inspiré Cyprien martyr, puis Augustin, évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba, en Algérie). La présence chrétienne dans la région demeura forte jusqu’à la conquête musulmane du 7ᵉ siècle, qui réduisit la communauté chrétienne à une minorité, minorité qui subsiste encore aujourd’hui.

Les Tunisiens ont ensuite connu la domination de nombreux empires, avant que les Français ne prennent le contrôle du pays à la fin du 19ᵉ siècle. Après son indépendance en 1956, la Tunisie s’est montrée plus tolérante envers les minorités religieuses que nombre de ses voisins, protégeant même la liberté religieuse dans sa Constitution.

Durant les premières décennies post-indépendance, une expression libérale de l’islam coexistait avec le christianisme. Mais en 1987, Zine el-Abidine Ben Ali prit le pouvoir et visa à imposer un strict contrôle de tous les mouvements minoritaires susceptibles de menacer son pouvoir.

Le 17 décembre 2010, un jeune homme désemparé et en colère fit irruption dans un bureau administratif local du centre de la Tunisie. Il s’aspergea de white spirit avant de mettre le feu à une allumette pour s’immoler. Révolté par les décennies de régime autoritaire de Ben Ali, Mohamed Bouazizi choisit cet acte de protestation extrême par désespoir d’obtenir une liberté qu’il croyait inatteignable.

Sa mort déclencha le Printemps arabe, qui provoqua la chute de Ben Ali et embrasa, sous diverses formes, tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pendant 15 ans.

Le mouvement déclencha des guerres civiles en Libye, au Yémen et en Syrie ; il provoqua la chute de dictateurs dans trois pays d’Afrique du Nord ; et lança en Tunisie une transformation politique prometteuse. En 2014, le pays organisa ses premières élections libres et équitables, sa transition démocratique fut couronnée par un prix Nobel de la Paix et marquée par plusieurs transferts pacifiques du pouvoir. Beaucoup croyaient alors que la Tunisie persévérerait dans cette voie.

Depuis, une modification de la Constitution a cependant concentré les pouvoirs entre les mains de l’exécutif. Le président est à la fois chef du ministère public et seule autorité capable de révoquer tout juge sur des motifs pratiquement sans limite.

La Constitution inclut également des éléments chargeant l’État de protéger l’islam et de garantir sa prééminence. Un expert constitutionnaliste a estimé que le gouvernement « fondait un État religieux ».

Le sentiment anti-immigration dans le pays complique également la vie de nombreux chrétiens tunisiens. Environ 16 500 réfugiés et migrants, originaires d’Afrique subsaharienne, se sont enregistrés auprès du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, bien que beaucoup soient entrés en Tunisie sans enregistrement officiel.

En 2023, les autorités tunisiennes ont arrêté 1 200 migrants originaires d’Afrique subsaharienne, détruit leurs biens et, selon certaines allégations, leur ont infligé des violences physiques et sexuelles avant de les expulser à la frontière libyenne.

Parallèlement, toute personne critiquant publiquement le gouvernement risque de plus en plus des poursuites judiciaires. Le décret-loi 54 — censé lutter contre la cybercriminalité — interdit la diffusion de « fausses informations » sans en donner une définition très précise. Plusieurs opposants politiques récemment condamnés ont été arrêtés en vertu de cette législation. Le gouvernement l’instrumentalise pour étouffer la dissidence, entraver le travail des avocats et sanctionner les journalistes et autres citoyens exprimant des critiques à l’égard du gouvernement.

L’ERT et les autres églises tunisiennes veillent à ce que les nouveaux convertis ne croient pas que leur foi rendra automatiquement la vie plus facile. Comme l’écrivait Saint Augustin, qui passa une grande partie de son ministère à Carthage, la grâce de Dieu est destinée « non pas à épargner les souffrances aux gens de bien, mais à leur donner la force de les supporter avec courage, avec une fermeté puisant sa force dans la foi ».

Luke Waggoner est consultant international en politique et gouvernance.

Traduit par Camille Westphal Perrier pour Infochrétienne et révisé par Christianity Today

Cet article a été abrégé à la demande de chrétiens tunisiens.

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