Mansour Khajehpour et son épouse, Nahid Sepehri, comprennent les enjeux des manifestations qui secouent actuellement l’Iran. Ils se souviennent des douze jours passés dans une prison de Téhéran pour leur foi, il y a vingt ans.
Dans les années 1990, le régime islamique a lancé une vague de persécution intense visant principalement les chrétiens engagés dans l’évangélisation et les ministères d’Église. L’un des amis chrétiens iraniens du couple a reçu des menaces de mort avant d’être retrouvé sans vie. Les autorités ont arrêté Khajehpour et Sepehri, responsables d’une église presbytérienne à Téhéran, en 1996.
Après leur libération sous caution, Khajehpour a fui le pays. Son épouse et leur jeune fille l’ont rejoint trois mois plus tard.
Aujourd’hui, ils vivent dans la banlieue de Seattle, mais ont encore de la famille en Iran. Ils accompagnent également un vaste réseau d’églises de maison iraniennes par l’intermédiaire de leur Église, Crossroads at Lake Stevens, et grâce au travail de Sepehri en tant que directrice exécutive de la Société biblique iranienne.
Eux-mêmes, comme d’autres responsables de ministères iraniens à l’étranger, observent que les chrétiens en Iran — près d’un million selon certaines estimations — expriment désormais leur soutien à la récente vague de protestations. Il s’agit d’un changement récent, car les chrétiens iraniens avaient jusqu’ici tendance à rester à l’écart de la politique. Comparé aux précédents mouvements de protestation, celui-ci est plus étendu et bénéficie du soutien d’une plus large part de la population. Pour beaucoup, il ravive l’espoir d’un changement.
« Le message que je reçois des chrétiens en Iran est un message de solidarité, un message de théologie de la résistance », explique Khajehpour.
Depuis le 28 décembre, des dizaines de milliers d’Iraniens ont envahi les rues des villes des 31 provinces pour protester contre le régime. Des mosquées ont été incendiées, des sacs de riz éventrés et leur contenu projeté en l’air, que des slogans ont également été scandés en faveur du retour du fils de l’ancien shah.
Le régime islamique a répondu avec brutalité. Le nombre de victimes a fortement augmenté ces derniers jours : le bilan officiel fait état d’au moins 2 000 morts, certaines estimations évoquant jusqu’à 20 000 victimes. Le régime a coupé Internet le 8 janvier, mais certains Iraniens ont réussi à contourner le blocage pour publier sur les réseaux sociaux des vidéos montrant l’ampleur du soulèvement et la répression sanglante. Un membre de l’Église de Khajehpour à Seattle a confié que deux de ses neveux, des chrétiens originaires de la ville de Chiraz, avaient été touchés par des tirs de police, mais que tous deux étaient en convalescence.
« La situation est explosive, les gens en ont assez », affirme Sasan Tavassoli, cofondateur du Pars Theological Center, un séminaire virtuel basé à Londres pour les responsables d’Église iraniennes. « Ils veulent une rupture totale avec le régime islamique. Ils veulent qu’il disparaisse. » Tavassoli est un ancien musulman chiite iranien, converti au christianisme en 1985, aujourd’hui installé aux États-Unis.
Les manifestations ont commencé lorsque les commerçants du bazar de Téhéran, historiquement proches du pouvoir chiite, sont descendus dans la rue suite à la chute du rial iranien à un niveau record de 1,42 million pour un dollar. Ces commerçants avaient joué un rôle clé dans la révolution islamique de 1979, qui a renversé le shah et porté les islamistes au pouvoir.
Si les soulèvements qui ont suivi se sont concentrés sur la réforme électorale ou l’obtention de plus de libertés, les manifestations actuelles sont ancrées dans des besoins de survie fondamentaux. Au-delà de l’effondrement de la monnaie, le pays traverse une grave crise énergétique et hydrique. En novembre, le président iranien a évoqué le déplacement de Téhéran, une ville de près de 10 millions d’habitants, vers la côte sud, en raison de la pénurie d’eau.
David Yeghnazar, directeur exécutif d’Elam Ministries, une organisation américaine soutenant l’Église iranienne, rapporte les paroles d’un chrétien vivant en Iran : « Il est impossible de comprendre ce que nous vivons sans venir habiter ici. » Et d’ajouter : « Les gens ont perdu tellement d’espoir qu’ils sont presque insensibles à la vie. »
Yeghnazar, originaire d’Iran, estime que le soutien sans précédent des États-Unis a encouragé les manifestants, mais précise que « seul le temps dira » si le mouvement aboutira. La semaine dernière, le président américain Donald Trump a menacé de réagir si le régime poursuivait une répression brutale.
Depuis les manifestations de 2022, déclenchées après la mort en détention de Mahsa Amini, 22 ans, accusée d’avoir enfreint la loi sur le hijab, le contexte géopolitique a profondément évolué, apportant un nouvel espoir au mouvement de résistance iranien. Les frappes israéliennes au Liban et en Syrie ont affaibli les groupes armés soutenus par l’Iran, et des frappes américano-israéliennes distinctes mais coordonnées, menées en juin, ont porté un coup dur aux programmes nucléaire et balistique iraniens.
Suite à l’intervention américaine au Venezuela , l’administration Trump a averti qu’elle ne tolérerait plus la présence de Téhéran et du Hezbollah, dans ce pays d’Amérique du Sud.
Les chrétiens iraniens prennent eux aussi la parole.
« Le peuple endure oppression et souffrance depuis des décennies. Dans tout le pays, un profond désir de justice et de liberté est partagé par beaucoup, y compris par les chrétiens d’Iran », souligne Yeghnazar.
Historiquement, les croyants iraniens se tenaient à distance des manifestations. Lors du Mouvement vert de 2009, une série de protestations déclenchées par la contestation des résultats électoraux, Tavassoli se souvient que les chaînes chrétiennes diffusaient des programmes de louange pendant que le régime tirait sur les manifestants, faisant une trentaine de morts. Malgré les efforts du régime pour bloquer les communications, les interférences n’étaient pas continues et certains téléspectateurs avaient encore un accès ponctuel aux programmes télévisés chrétiens.
« À l’époque, les chrétiens pensaient que nous ne devions pas nous impliquer en politique », a fait remarquer Tavassoli. « Ce n’était pas notre place dans la société. »
En 2022, lors des manifestations « Femme, Vie, Liberté », qui ont fait plus de 75 morts, les Églises et responsables chrétiens ont pour la première fois critiqué ouvertement le régime. Aujourd’hui, Tavassoli constate une montée en puissance des voix anti-régime et pro-démocratie, tant au sein des églises iraniennes que dans les médias chrétiens à l’étranger.
« Il est de plus en plus admis que nous devons faire preuve de solidarité face à la situation en Iran », a-t-il déclaré. Les responsables du ministère abordent également les préoccupations concernant le régime islamique de manière plus directe dans leurs enseignements, leurs sermons et leurs publications sur les réseaux sociaux, a-t-il ajouté. Ils prient plus ouvertement pour la chute des dirigeants du pays et promeuvent un Iran libre où les chrétiens pourront revenir et contribuer à la reconstruction de la nation.
Yeghnazar indique avoir organisé récemment une réunion de prière réunissant 160 responsables de ministères iraniens, dont un ou deux vivant en Iran. « Nous ressentons une profonde compassion pour le peuple qui souffre depuis si longtemps », a-t-il déclaré.
Yeghnazar, qui réside au Royaume-Uni, a déclaré que des Iraniens partagent l’Évangile avec la population malgré les manifestations. Il a entendu parler d’Iraniens ayant des rêves et des visions de Jésus, et certains se convertissent.
« Nous avons en Iran un groupe de personnes qui ont formé les dirigeants du Hamas », a-t-il déclaré, faisant référence au Corps des gardiens de la révolution islamique, la force militaire et de sécurité d’élite du pays. Il pense que ce groupe est à l’origine de la répression sanglante de ces derniers jours et qu’il frappera de nouveau. Il a également souligné l’absence de transitions pacifiques du pouvoir au cours des 1 400 dernières années de l’histoire islamique.
« Prions pour que Dieu inspire le président Trump à s’impliquer », a déclaré Khajehpour.
Trump a récemment déclaré qu’il « semblait » que l’Iran ait franchi la ligne rouge de la répression brutale fixée par son administration, obligeant Washington à envisager des « mesures fortes » contre le régime. « L’Iran aspire à la LIBERTÉ, peut-être comme jamais auparavant », a écrit le président sur les réseaux sociaux. « Les États-Unis sont prêts à aider ! »
Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Qalibaf, a réagi en menaçant de frapper les installations militaires américaines et Israël si les États-Unis utilisaient la force contre l’Iran. Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a accusé Washington d’avoir déclenché le soulèvement.
Yeghnazar avertit que ces troubles peuvent accroître les risques pour les chrétiens, souvent accusés d’être sous influence étrangère. On leur demande de signer des confessions de foi où ils déclarent être sionistes ou œuvrer contre le gouvernement », a-t-il affirmé, ajoutant que de nombreux chrétiens résistent à ces pressions. « Par conséquent, en ces temps difficiles, quiconque ne soutient pas le gouvernement court un risque accru. »
Il estime que plusieurs centaines de chrétiens sont actuellement emprisonnés en Iran en raison de leur foi.
Néanmoins, Tavassoli a déclaré qu’un nouvel espoir existe parmi les chrétiens et les non-chrétiens en Iran, en partie fondé sur le retour potentiel du fils du shah, Reza Pahlavi, qui a passé la majeure partie de sa vie en exil aux États-Unis.
Tavassoli a constaté un fort soutien à Pahlavi parmi les chrétiens d’Iran, soulignant que le prince héritier a exprimé le souhait d’être une figure de transition respectueuse de la volonté du peuple. En avril dernier, Pahlavi a reconnu sur les réseaux sociaux la persécution des chrétiens en Iran et a présenté ses vœux de Pâques à la communauté chrétienne.
Face à l’évolution de la situation en Iran, les chrétiens prient pour que justice soit faite et pour que l’Église reste fidèle à sa mission.
« Il est juste de prier pour que chaque Iranien vive dans un pays libre et juste”, conclut Yeghnazar. « Mais de nombreux croyants partagent la profonde conviction que, quel que soit le changement à venir, les aspirations les plus profondes de chaque Iranien ne peuvent être comblées qu’en Christ. »
Traduit par Mélanie Boukorras pour Infochrétienne